L'amour d'un homme pour une femme, au-delà des mots : de la zaouïa marocaine à Rûmî
Il y a des amours qui parlent beaucoup, et d'autres qui se tiennent debout dans le silence. Ce sont celles-là qui m'ont toujours le plus appris. Celles où l'on comprend, un soir, que ce qui nous relie n'a besoin d'aucune démonstration.
Dans la pratique soufie telle qu'on la vit au Maroc, cette qualité d'amour a un nom discret : on ne dit pas « je t'aime » pour prouver quoi que ce soit. On apprend d'abord à être là.
Le silence comme première langue
Dans les zaouïas, on entre sans bruit. On enlève ses chaussures, on baisse la voix, on laisse le monde dehors. Le dhikr, ce rappel du Nom répété à voix basse ou en chœur, ne cherche pas à convaincre. Il use la surface des mots jusqu'à ce qu'il ne reste que le souffle.
Un homme qui aime une femme dans cet esprit apprend la même chose. Il ne cherche pas la formule parfaite. Il apprend l'adab, cette courtoisie du cœur : la façon de poser une tasse de thé, de laisser l'autre finir sa phrase, de rester quand rien n'est à dire. Au Maroc, le thé offert avec attention est déjà un poème. Le geste dit ce que la bouche n'ose pas.
Rûmî l'écrivait ainsi :
« Au-delà des idées de bien et de mal, il y a un champ. Je t'y retrouverai. »
Ce champ, c'est l'espace où deux êtres cessent de se juger, de se défendre, de se raconter. Le silence n'y est pas un vide. C'est une pièce lumineuse où l'on s'assoit ensemble.
L'amour comme chemin, et non comme possession
La tradition soufie le répète : l'amour humain est une porte. On aime un visage, une voix, une présence, et à travers elle on touche plus grand que soi. Les maîtres parlent de l'amour « métaphorique » qui conduit à l'amour « véritable ».
Cela ne diminue pas l'amour d'un homme pour une femme. Cela l'élargit. Celui qui aime ainsi ne cherche pas à posséder l'autre, à la façonner, à la retenir. Il comprend qu'elle n'est pas un but, mais un miroir, et que ce qui le touche en elle est aussi ce qui l'appelle en lui.
Rûmî le dit avec cette simplicité qui désarme :
« Ce que tu cherches te cherche aussi. »
Une phrase pour deux. Celui qui aime et celle qui est aimée se cherchent mutuellement, et tous deux sont cherchés par quelque chose de plus vaste. Quand on le comprend, la jalousie perd son sol. Le manque aussi, un peu. On ne court plus après l'autre : on marche à côté d'elle, vers la même lumière.
La blessure, par où entre la lumière
Dans mon métier de psychologue, je rencontre souvent des personnes qui ont peur d'aimer parce qu'elles ont été blessées. Le soufisme ne nie pas la blessure. Il lui donne un sens.
On attribue à Rûmî cette phrase que je relis souvent :
« La blessure est l'endroit par où la lumière entre en vous. »
Aimer vraiment, c'est accepter d'être traversé. Un homme qui s'est laissé toucher par une femme, qui a osé se montrer sans armure, découvre qu'il ne perd rien de sa force. Il gagne une profondeur. Dans la tradition marocaine, on parle de la baraka, cette bénédiction qui circule entre ceux qui se rencontrent avec sincérité. On ne la fabrique pas. On la reçoit, quand le cœur est ouvert.
La compagnie spirituelle : la sohba
Il existe dans le soufisme un mot magnifique : la sohba, la compagnie. C'est la présence partagée avec un maître ou un frère de chemin, où l'on apprend plus par ce que l'on respire ensemble que par ce que l'on se dit.
L'amour d'un homme et d'une femme peut devenir une sohba. Deux personnes qui se tiennent compagnie sur le chemin. Elles ne se promettent pas la perfection. Elles se promettent d'être vraies, de s'attendre, de se relever. Chez Rûmî, la rencontre avec Shams de Tabriz a tout bouleversé justement parce qu'elle n'était pas une conversation de plus : c'était une présence qui a fait taire le poète érudit pour réveiller l'amoureux.
Il le dira plus tard, dans un vers resté célèbre :
« Hier j'étais intelligent, je voulais changer le monde. Aujourd'hui je suis sage, je me change moi-même. »
L'amour, quand il est mûr, ne change pas l'autre. Il nous change nous.
Le tournoiement : tourner pour ne rien retenir
À Konya, les derviches tourneurs lèvent une main vers le ciel et l'autre vers la terre. Ils reçoivent et ils donnent, sans rien garder. Leur danse est une prière du corps : à force de tourner, le « moi » se dissout, et ne reste que le mouvement d'amour.
Je pense souvent à cette image pour parler du couple. Aimer, c'est recevoir sans s'accrocher, donner sans compter. Quand on tourne trop fermé sur soi, l'amour se crispe. Quand on tourne ouvert, il circule.
Konya, et celle qui nous a donné Rûmî en français
Lors de notre voyage initiatique à Konya, nous irons nous recueillir sur la tombe d'Eva de Vitray-Meyerovitch. C'est à elle que le monde francophone doit d'avoir pu entrer dans l'œuvre de Rûmî, par ses traductions du Mathnawî, du Livre du Dedans et de tant d'autres textes. Elle repose à Konya, auprès de celui qu'elle a passé sa vie à faire entendre. Y marcher en silence, après avoir parlé d'amour sans les mots, me semble la plus belle des façons de dire merci.
Ce qui reste quand les mots se taisent
Un amour au-delà des mots n'est pas un amour muet. C'est un amour qui n'a plus besoin de se justifier. Un regard qui reconnaît. Une main qui sait. Une paix qui s'installe.
Rûmî disait aussi : « Tu n'es pas une goutte dans l'océan. Tu es l'océan tout entier dans une goutte. » Peut-être est-ce cela, au fond, que deux êtres qui s'aiment finissent par découvrir : qu'en se rencontrant, ils ne se complètent pas, ils se révèlent l'un à l'autre l'océan qu'ils portent déjà.
Si ces mots résonnent en vous, je vous invite à vous demander, ce soir, dans le silence : qu'est-ce qui, en moi, cherche à aimer sans parler ? Et qui, en face de moi, attend peut-être que je me taise pour m'entendre ?
Note : les citations de Rûmî de ce billet n'ont pas été vérifiées auprès des traductions publiées, notamment celles d'Eva de Vitray-Meyerovitch. Elles sont à lire comme des échos de sa pensée, et non comme des références exactes.



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